dijous, 28 de febrer de 2008

éditorial de Pius Njawe

Ce que Le Messager redoutait et n’a eu de cesse de le dire depuis le fameux arrêté du gouverneur Fai Yengo Francis interdisant les manifestations publiques dans le Littoral commence à se vérifier. Jour après jour, la violence monte d’un cran lors des accrochages entre les populations et les forces de l’ordre. Si l’on n’avait déploré jusque-là que des blessés plus ou moins graves et des dégâts matériels importants, Douala a enregistré ses premiers morts ce week-end. Comme à Bépanda la semaine dernière, les forces de l’ordre ont chargé à balles réelles, avec l’aval de l’administration, sur la foule de manifestants samedi soir, faisant deux victimes au quartier dit Dakar où le Sdf Littoral avait programmé un meeting de protestation contre la modification de la Constitution.Comme on le voit, la situation commence ainsi à prendre des proportions inquiétantes, de nature à rappeler les fameuses années de braise, et notamment celle des “ villes mortes ” ou l’on avait, à en croire l’opposition de l’époque, enregistré entre deux cent et quatre cent morts. Suffisant, en tout cas, pour tirer sur la sonnette d’alarme. Et placer chaque acteur face à ses responsabilités devant les hommes, devant l’histoire et devant le Bon Dieu.La première responsabilité dans cette nouvelle escalade de violence qui risque de durer longtemps, incombe à l’administration, et donc au gouvernement. Laquelle responsabilité se décline en des actes réglementaires pris ces derniers temps pour limiter la liberté d’expression et restreindre la liberté de la presse ; l’un par le gouverneur du Littoral, sieur Fai Yengo Francis qui, en interdisant jusqu'à nouvel avis les manifestations publiques sur son territoire de commandement, prenait ainsi l’acte le plus élevé qu’un gouverneur puisse prendre, dans le seul dessein d’étouffer dans l’œuf toute velléité de contestation d’une éventuelle modification de la Constitution. L’autre par les responsables administratifs du Nord-Ouest interdisant une marche et un appel à la “ ville morte ” lancée par une coalition dite “ des vrais mouvements d’opposition ” qui entendait ainsi protester contre la vie chère. Le dernier acte en date porte la griffe du ministre de la Communication, Jean-Pierre Biyiti bi Essam, qui a ordonné jeudi dernier 21 février, la fermeture d’Equinoxe TV, puis celle de Radio Equinoxe le jour suivant, pour “ exercice illégal de la profession de diffuseur… ”. Comme il y a cinq ans avec Freedom FM dont personne ne semble plus se souvenir…Cette responsabilité se décline également dans l’utilisation abusive faite des forces de sécurité pour imposer le respect de ces actes. Exemple : à Bamenda le 15 février, on a déployé au même moment les forces de police, de gendarmerie et même les militaires, lesquelles avaient envahi tous les artères de la ville. La même mobilisation des forces de sécurité s’observe à Douala depuis deux semaines, notamment à Bepanda où l’on voulait empêcher le Combattant Mboua Massock de tenir un meeting pour demander le départ de Biya avant 2011, et au rond point Dakar où était prévu un meeting du Sdf Littoral contre la modification de la Constitution. Sans oublier Loum et Mbanga où des détachements entiers de policiers se sont mobilisés à chaque fois pour faire obstruction à l’artiste Joe La Conscience dans sa longue marche vers Etoudi où il espère remettre à Paul Biya en personne une pétition de mille signatures contre son projet de modification de la Constitution. N’est-ce pas là une façon bien ridicule d’utiliser le marteau pour tuer une mouche ? Ce d’autant plus que les populations, à chaque fois, n’étaient même pas informées de l’objet du déploiement de ces forces ; c’est en voyant leur ville assiégée que celles de Bamenda se sont rendues compte de l’appel à la ville morte, tandis qu’à Bépanda, il a fallu que les habitants se voient refuser l’accès à leurs domiciles pour réaliser qu’il se préparait quelque chose, notamment le meeting de Mboua Massock. Pareil à Dakar où les populations ont été surprises dans leurs activités par les jets d’eau de “ mami wata ” et le gaz lacrymogène largué par des gendarmes en mal de défoulement après une mission rendue infructueuse par le désistement des dirigeants du Sdf ce samedi-là.Il y a ensuite la responsabilité des forces de l’ordre. Qui semblent minimiser, ou qui ne mesurent pas assez le degré de cette responsabilité qui leur incombe dans la gestion de conflits, notamment à un moment aussi crucial que celui que traverse le pays aujourd’hui. Interpellations arbitraires, provocations inutiles, etc., sont souvent à l’origine des violents accrochages entre elles et les populations. Comme à Dakar où les violences sont intervenues longtemps après le départ de Jean-Michel Nitcheu et ses compagnons, les gendarmes, sans doute restés sur leur faim faute d’adversaires politiques à se mettre sous la dent, s’étant attaqués à des gens qui vaquaient à leurs occupations, pulvérisant du gaz lacrymogène sur des passants et dans les commerces. A Bépanda une semaine plus tôt, ce même gaz lacrymogène avait été pulvérisé jusque dans les domiciles privés.Il y a enfin la responsabilité des populations elles-mêmes. La loi a fixé les conditions d’organisation de manifestations publiques au Cameroun ; cela ne coûte pas grand’chose d’en demander chaque fois que l’on veut en organiser, quitte à se faire accompagner d’un huissier de justice pour en constater l’effectivité ou le refus de délivrer le récépissé de dépôt le cas échéant. Même si ces prédispositions ne garantissent pas la non intervention brutale des bidasses, au moins, elle vous couvre aux yeux de l’opinion et devant l’histoire. Or certains ont souvent prêté le flanc à la provocation et donné argument pour justifier la répression, en ne déclarant pas leurs manifestations. C’est vrai que dans le contexte actuel, une telle demande de manifestation aurait été irrecevable à cause de l’arrêté du gouverneur… Par ailleurs, on a vu, au cours des accrochages entre manifestants et forces de l’ordre, des gens s’attaquer à des biens publics ou privés, tels les infrastructures, les magasins, etc. A Dakar samedi soir, les populations aux mains nues, surprises par l’attaque des gendarmes, ont dû se servir des étals des petits commerçants qui bordent les rues pour riposter aux armes de guerre et autres gaz lacrymogène utilisés contre elles. Dégâts collatéraux, mais dégâts à déplorer, tout de même ! Tout comme ces chaussées sur lesquelles les mêmes populations ont brûlé de vieux pneus et les bois des étals pour manifester leur mécontentement. Mais pour être juste dans l’analyse, il faut bien relativiser la part de responsabilité des populations qui, généralement, agissent en position de légitime défense face à des forces de sécurité armées et équipées avec l’argent de leurs impôts.“ A hungry man is an angry man ”, disent les anglo-saxons. L’utilisation de cet arsenal intervient dans un contexte de mécontentement quasi-généralisé. D’une part, parce que la vie devient de plus en plus chère alors que le pouvoir d’achat stagne depuis au moins deux décennies, et d’autre part, probablement, parce que la majorité des Camerounais ne veulent pas d’une modification de la Constitution pouvant permettre à Paul Biya, accusé d’être à l’origine des nombreux maux qui minent le pays et rendent la vie si dure, de pouvoir briguer un nouveau mandat à la tête de leur pays. Or cette manière de répondre à leurs récriminations peut suggérer des idées du genre : “ Déjà on ne mange pas à notre faim, on ne peut pas envoyer nos enfants à l’école ou les soigner, et maintenant on ne peut même plus parler ou marcher ! ”. En tout cas, cette répression sauvage qu’on oppose à l’ardent désir du peuple à s’exprimer à sa manière (pacifique) sur une question aussi essentielle que la modification de la Loi fondamentale de notre pays, est de nature à faire exploser des frustrations longtemps accumulées. Et le spectacle de ces enfants de 8 à 12 ans faufilant dans les quartiers pour ravitailler en pierres, gourdins et autres morceaux de bois leurs aînés du “ front ” montre bien comment une nouvelle génération de contestataires est en train de se former sous nos yeux ; une véritable armée d’enfants soldats que nous risquons d’avoir du mal à contrôler demain, alors que nous les auront préparés à cela en utilisant nos armes pour réduire au silence leurs parents aux mains nues. Autant rappeler à Francis Fai Yengo, à Biyiti bi Essam, ainsi qu’a tous ceux qui, dans ce pays, continuent à penser que la force brutale et la répression aveugle sont les seuls arguments à opposer à ceux qui veulent s’exprimer sur certaines questions de la vie nationale, que s’ils ne se trompent pas de pays, ils se trompent sûrement d’époque et d’adversaires. Peut-être le comprendront-ils, avec les conducteurs de motos-taxis qui promettent d’entrer dans la danse…
Le messager Le 25-02-2008